NOUVEAUX CAS DE SUICIDES PARMI LES PERSONNELS SOIGNANTS

Plusieurs cas de suicides sont à déplorer parmi les personnels des hôpitaux et établissements de soins. Comme le montrent plusieurs expertises CHSCT, la contradiction s’aiguise entre la logique gestionnaire et l’éthique professionnelle de personnels épuisés et dépourvus de moyens.

Le 8 janvier 2018, une aide-soignante du service de médecine nucléaire du CHU de Toulouse met fin à ses jours. Ce n’est pas la première fois que cela se produit dans l’établissement. En 2016, deux infirmiers, une aide-soignante et une aide-puéricultrice étaient passées à l’acte. Le 9 janvier 2018, une salariée en contrat aidé de l’Ehpad de Cunlhat (Puy-de-Dôme) se suicide à son domicile. La veille, elle avait appris que son emploi était supprimé (en Auvergne sur les 300 contrats aidés de ce secteur 200 sont supprimés). Le 10 janvier 2018, un infirmier du service psychiatrique de Denain (59) se pend. La CGT dévoilera lors d’une conférence de presse que le mois précédent, c’est une infirmière de ce même hôpital qui a été sauvée in extremis.
« Il y a une enquête et nous demandons une expertise CHSCT » explique un responsable du syndicat de l’hôpital qui fait état du malaise des personnels, de la pression exercée par le management et du manque de temps, mais se garde toutefois d’accuser quiconque en particulier : « Quand on a trois minutes pour laver quelqu’un, la maltraitance est institutionnelle » explique le syndicaliste. Maltraitance de patients, et maltraitance, dès lors, des professionnels et de leurs missions….
Les représentants CGT au CHSCT de l’hôpital de Denain ont voté une expertise « pour faire la lumière sur les causes du mal-être ». Le 16 janvier 2018, Le Parisien rend aussi public l’affaire de ce jeune neuropsychologue de 30 ans de l’hôpital d’Argenteuil (95) qui s’est donné la mort à son domicile. Le syndicat CGT de l’hôpital, qui a déjà été confronté à la tentative de suicide d’une infirmière l’année dernière, entend aussi lancer une enquête. Et poser en grand la question de l’organisation du travail comme des moyens pour travailler dans le respect des patients.

Les effets de la T2A en question

Marc Gautreau, expert CHSCT chez Aliavox, a déjà eu l’occasion de réaliser plusieurs expertises en milieu hospitalier. Il ne se dit pas étonné de la situation : « le seul élément nouveau est que cela touche maintenant les médecins, car depuis la loi Bachelot c’est toute la gouvernance des établissements qui est passée entre les mains de l’administration et de la gestion. » Pour l’expert, une bonne part des situations de mal-être dans les hôpitaux s’explique par la mise en place de la T2A (la tarification à l’activité) : « Rationaliser les coûts n’est pas condamnable en soi, mais il faut tenir compte qu’il existe un minimum et que l’affluence dans les hôpitaux ne cesse de grandir. On accroît de plus en plus la charge de travail des personnels, tandis que l’on diminue leur marge de manœuvre et leur capacité à modifier leur mode opératoire. A un moment, on atteint les limites. »
Une situation qui ne peut conduire qu’à des aberrations lorsque les critères d’évaluation des hôpitaux ne sont plus la qualité des soins mais la DMS (durée moyenne de séjour). Pour l’expert : « Tout ceci est source de conflit éthique chez les personnels. »
Pression administrative et financière, équipements défectueux et sous-effectifs génèrent de l’épuisement et une montée de l’absentéisme qui se répercute sur les personnels restants. « Les directions estiment souvent que le problème vient de l’absentéisme. En réalité, ils voient le problème à l’envers. C’est la charge de travail qui crée l’épuisement et l’absentéisme ! »
L’expert CHSCT a ainsi identifié plusieurs problèmes : la contradiction éthique, l’épuisement, le manque de reconnaissance et le manque de moyens. Selon lui, c’est bien ce travail intenable avec l’intériorisation des contraintes qui peut conduire à des suicides.
Or, parmi les attaques contre les CHSCT issues des ordonnances figure désormais le recours rendu plus difficile à l’expertise – précédemment à la charge de l’employeur – et sa prise en charge à hauteur de 20% par le CSE. L’acharnement que gouvernement et patronat mettent à détruire ces outils au service des salariés ne doit rien au hasard.

Les cas de burn out explosent

Insomnie chronique, stress, burn out, dépressions… Les arrêts de travail pour « affections psychiques » sont en pleine augmentation selon un rapport de l’Assurance maladie publié le 16 janvier. Les femmes sont les plus concernées car majoritaires dans les secteurs en tension. Ce à quoi s’ajoute la double journée.

Les arrêts de travail pour « affections psychiques » augmentent alors que ceux pour raisons « classiques » baissent. C’est ce qu’il ressort d’un rapport de l’Assurance maladie publié le 16 janvier. En 2016, 10 000 cas de troubles psychiques reconnus comme accidents du travail ont été comptabilisés en France. Des troubles liés à l’anxiété – insomnie chronique, stress en excès, dépressions, burn out – qui génèrent des symptômes assez handicapants pour déclencher un arrêt de travail.

Entre 2011 et 2015, la progression était de 10% par an puis de 5% en 2015. Selon les derniers chiffres de l’Assurance maladie, la courbe ralentit mais continue de monter en 2016 : + 1 %. Ces données, qui reflètent les affections psychiques déclarées comme accidents du travail, sont inquiétantes. Mais elles deviennent carrément alarmantes quand on apprend que, pour ces mêmes affections reconnues comme maladies professionnelles, les chiffres sont sept fois supérieurs à ceux relevés cinq ans auparavant. « Je ne suis malheureusement pas surpris, et ça confirme ce que nous pointons depuis plusieurs années, note Sylvain Marsaud, conseiller confédéral CGT au handicap. L’intensification du travail, les nouvelles formes de management de toute nature qui traquent les temps de pause, la déshumanisation du travail à laquelle nous assistons entraînent tous ces troubles psychiques, d’autant que la pénibilité et les conditions de travail ne sont plus traitées. »

Autre donnée : les femmes sont les plus concernées car en première ligne. En première ligne parce qu’elles sont majoritaires dans des secteurs très exposés, (agressions, menaces, etc.). Des métiers aux conditions de travail très dégradées, comme dans le secteur médico-social qui n’emploie que 10% des salariés mais concentre 20% des affections psychiques donnant lieu à un arrêt de travail. Viennent ensuite le transport de personnes et le commerce de détail. Ces trois secteurs concentrent la moitié des affections psychiques touchant les salariés. Enfin, c’est la durée de ces arrêts maladie qui inquiète également : avec 112 jours contre 65, ils sont presque deux fois plus longs que les autres arrêts… « Ce n’est pas un hasard si les femmes sont les plus touchées, confirme le syndicaliste. Elles font très souvent la double journée “boulot et maison” et sont majoritaires dans des secteurs sous tension aux risques relationnels et organisationnels importants. Ce qui les mène tout droit à l’épuisement. »

Bilan : l’augmentation de ces maladies psychiques ralentit, selon la Dares, qui notait, en décembre dernier, le recul des comportements hostiles au travail mais aussi la continue surexposition des femmes et des précaires. « Notre bataille continue pour faire reconnaître ces risques psycho-sociaux, conclut Sylvain Marsaud. En attendant, espérons que ces chiffres éveilleront la conscience de tous les médecins du travail. »

 

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