GM&S Industry de la Souterraine en Creuse : les dessous d’une reprise

En décembre 2014, l’usine de La Souterraine (Creuse), sous-traitant de PSA et Renault, est rachetée pour une bouchée de pain par un repreneur italien, Gianpiero Colla. Le sauvetage tourne au fiasco : deux ans plus tard, l’entreprise employant 280 salariés est de nouveau placée en redressement judiciaire. Des documents dénichés par l’Humanité Dimanche jettent un jour nouveau sur le dossier. Ils permettent notamment de comprendre les pratiques douteuses du « sérial repreneur » italien, roi des montages financiers opaques. Ils suggèrent également que le principal client du site, le constructeur PSA, a joué un rôle central dans les déboires de l’usine. Aujourd’hui, une centaine de salariés s’apprêtent à porter l’affaire en justice.

Quand le tribunal de commerce donne son feu vert à au sauvetage de l’usine de la Souterraine, en décembre 2014, la presse n’a d’yeux que pour le repreneur, Gianpiero Colla. A la tête de GM&S Industry, l’Italien donne alors l’impression d’agir en franc tireur, qui cherche à faire son marché dans l’hexagone à coup de rachats d’entreprises. Ce qu’on ignore à l’époque mais que pressentent les syndicats, c’est qu’il est en réalité beaucoup moins seul qu’il veut bien le dire. Dans sa reprise de La Souterraine, Colla agit en étroite collaboration avec les principaux clients de l’équipementier creusois, PSA et Renault – l’usine leur fournit notamment des éléments de plancher, de châssis ou des colonnes de direction. A l’époque, les deux constructeurs représentent plus de 60 % du chiffre d’affaires de l’usine.

L’« HD » a récupéré les accords secrets signés entre le repreneur et les constructeurs au moment de la reprise. Ils montrent que les deux mastodontes français, à commencer par PSA, s’immiscent dans la gestion de l’usine GM&S. (voir ci-dessous)

Un « cadeau » de 4,2 millions d’euros…

Pour financer le redémarrage de l’activité, PSA s’engage à verser 2,2 millions d’euros non remboursables au repreneur. La somme doit servir à garantir la reprise, à remettre en état les outils de travail, depuis les machines jusqu’aux « toitures du bâtiment ». Par ailleurs, 2 autres millions d’euros sont généreusement attribués à GM&S pour l’année 2015, dans le seul but de combler le trou de trésorerie de l’usine.

…contre un droit de regard étendu

Cette manne financière n’est pas distribuée gratuitement. En contrepartie, le document accorde à PSA un droit de regard étendu sur les finances et la gestion de GM&S. Certaines dispositions sont relativement classiques et/ou de bons sens : GM&S s’engage ainsi à remplir les critères de qualité fixés par PSA et à ne pas verser de dividendes à ses actionnaires au cours des trois premières années. D’autres impératifs sont plus surprenants. Pour empêcher toute mauvaise surprise, PSA exige un droit de regard sur les finances de l’usine. GM&S devra lui fournir, tous les mois, ses prévisions de trésorerie. Un document type est même fourni en annexe de l’accord…Dans le même d’ordre d’idées, GM&S s’engage à communiquer à PSA, dans un délai de 48 heures, tous « documents comptables, financier et fiscaux » utiles (compte d’exploitation, bilan, plan de trésorerie). Le cas échéant, PSA se réserve le droit d’envoyer un cabinent d’audit mettre son nez dans les comptes de GM&S.

Un plan « social » construit à deux

La reprise en tant que telle se déroule sous l’étroite surveillance des constructeurs, puisque GM&S fournit à l’un des donneurs d’ordre – en l’occurrence Renault – une liste détaillée des postes repris (270 salariés sur 322). « Ce n’est pas une pratique courante, confirme à l’« HD » un directeur de production travaillant chez un sous-traitant automobile. Avant de vous confier un marché, le donneur d’ordre s’assure de votre fiabilité, c’est-à-dire de votre capacité à fournir des pièces de qualité à flux tendu. Mais de là à sélectionner avec vous les postes repris dans le cadre d’un rachat… ! »

Un stock de matière première sous-contrôle

PSA ne se contente pas de suivre de près les finances de GM&S. Il lui fournit aussi la matière première. L’acier nécessaire à la production des pièces est acheté directement par PSA aux sidérurgistes, puis revendu par le constructeur à l’équipementier. Pour le coup, cette pratique existait déjà du temps d’Altia, précédent propriétaire de l’usine (voir chronologie), mais elle est pérennisée lors de la reprise par GM&S, ce qui permet au constructeur de réaliser une marge au passage.

Des engagements à géométrie variable

Pour assurer la survie de l’usine, Renault s’engage à apporter à GM&S un volume de commandes régulier, sans toutefois dépasser le seuil de 25 % du chiffre d’affaires de l’équipementier. Parce qu’il a senti le vent tourner et pressenti le fiasco à venir ? Difficile à dire. En revanche, PSA ne promet pas un volume précis. Les années qui suivent la reprise marquent d’ailleurs un désengagement rapide du constructeur, comme le résume un rapport d’expertise consulté par l’« HD ». Le volume de commandes passé par PSA, devenu premier client de l’équipementier, chute moins de deux ans après la reprise. Le chiffre d’affaires mensuel de l’usine passe de 3,5 millions d’euros en 2012 à 2 millions fin 2016.

Il reste du coup à comprendre la stratégie du constructeur tricolore. Pourquoi avoir « lâché » un équipementier qu’il a contribué à « sauver » ? « En 2014, PSA était encore dépendant de GM&S pour certaines pièces, assure un proche du dossier. Dès qu’ils ont réussi à sécuriser leur approvisionnement, ils se sont désengagés. »

Aujourd’hui, la CGT, le Comité d’entreprise et au moins une centaine de salariés de l’usine veulent mettre PSA face à ses responsabilités. Ils s’apprêtent à lancer une procédure en justice. Objectif : prouver que le constructeur français a joué un rôle clé quoiqu’occulte dans la gestion de l’usine. Et qu’il pourrait, à ce titre, se retrouver comptable de sa faillite. Avec à la clé des indemnités sonnantes et trébuchantes ?

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