Iran : révolte contre la vie chère et le régime islamique

La note d’information ci-dessous a été élaborée le 7 janvier dernier par notre camarade Behrooz Farahany qui fait partie de notre collectif intersyndical de solidarité avec les travailleurs et les syndicats d’Iran.

Quand cela a commencé ?
Jeudi 28 décembre, les manifestations contre la vie chère ont commencé à Meched, la plus grande ville Sainte et la deuxième ville d’Iran. Depuis, ces manifestations ont gagné 99 villes, dont toutes les grandes villes du pays.
Cette irruption n'est pas le fruit du hasard. Elle résulte de la combinaison de plusieurs facteurs dont la flambée des prix des produits de première nécessité suite à la baisse des subventions publiques, le prix de l’œuf a par exemple doublé en une semaine, les révélations de détournements astronomiques de fonds publics au plus haut sommet du pouvoir (la bande d’Ahmadinéjad, le frère de Rouhani et son vice-président Jahangiri, les fils de Khamenei et Rafsandjani, les frères Laridjani sont tous nommés dans des scandales ou carrément poursuivis par les bandes rivales de justice), l'absence d'amélioration de la vie quotidienne malgré la levée des sanctions internationales suite à l'accord sur le nucléaire.
Le gouvernement de Rouhani, qui avait provoqué de faux espoirs a lamentablement échoué et le mécontentement s'exprime massivement dans les rues, dans les grèves ouvrières, dans les luttes d'enseignants et parmi les étudiants.

Qui est dans le mouvement et où, quelles sont les revendications ?
Les jeunes chômeurs (30 % de taux de chômage parmi les jeunes) ont commencé à manifester le 28 décembre avec des slogans contre la vie chère et le manque d'emplois. Mais, dès la fin de cette première journée, ont fusé les premiers slogans contre le Guide Suprême et le président Rouhani, ainsi qu'en faveur du renversement de l’ordre établi. Ce fait exclut les « théories du complot » de la faction hostile à Rouhani d’être
derrière cette première manifestation. De tels mots d'ordre n’avaient pas été entendus en 2009 lors des grandes manifestations contre Ahmadinéjad, le précédent président.
Les étudiants se sont joints au mouvement dès le deuxième jour ! Comme toujours, et à leur honneur, le mouvement estudiantin répond présent ! Ils amènent avec eux le slogan « Réformateurs, Principalistes* du pouvoir, c’est terminée votre Histoire ! ». Ce slogan va être repris par les manifestants partout dans les villes
en ébullition. Seule fausse note : on a entendu dans deux reprises, y compris à Meched, devant la mosquée Goharshad, un slogan en faveur du fondateur de la monarchie Pahlavi, Reza Shah qui avait bombardé cette mosquée au début de 20ème siècle !

* La différence principale entre les manifestations actuelles et celles de 2009 est que les manifestants ne déclarent pas leur soutien à une fraction du pouvoir contre celle qui est en place (le clan Moussavi contre le clan Ahmadinéjad). Elle vise le régime dans sa totalité.
*Aucun slogan religieux n’a été entendu, aucune référence à l’Islam ou aux leaders islamistes « réformateurs ». Cela montre que cette fois, les protestations débordent le cadre de la république islamique.
* C’est la première manifestation de masse laïque en Iran depuis les années 1980. Les slogans du début de la révolution de 1979 ont refait surface, les gens scandent : « Du pain ! Des logements ! Du travail ! et de la liberté ! » et « A bas le Régime ! ». La boucle de 40 ans semble se refermer.
* En 2009 c’était la jeunesse de la petite bourgeoisie urbaine relativement aisée qui était le moteur et l'organisatrice des rassemblements. Cette fois-ci, ce sont les travailleurs et plus largement les couches populaires qui sont sur le devant de la scène, vite rejoints par les étudiants.
* En 2009, aucune revendication sociale n’avait été mise en avant. Cette fois-ci c’est un mouvement revendicatif qui s’est métamorphosé rapidement en un mouvement contre le régime.

Le troisième jour de protestation, 55 villes étaient en révolte, dont Téhéran. Après 5 jours, 99 petites et grandes villes sont touchées par les manifestations. Tandis qu’en 2009 seules les grandes villes étaient en action.
Il faut noter que le mouvement de protestation comprend des groupes de manifestants de quelques centaines ou milliers selon la taille de la ville, qui mènent une bataille de rue contre les forces de l’ordre et ne sont pas, comme en 2009, 2-3 millions à Téhéran (parce que toléré et autorisé au départ) qui défilaient dans le calme.
Les couches laborieuses, sauf les jeunes, restent attentives mais ne participent pas encore en masse aux manifestations, mais ne soutiennent plus le régime et ne participent pas non plus à des défilés organisés par le régime islamique.
Le régime n’arrive pas à organiser des contre-manifestations monstres et les employés de l’Etat sont amenés par bus de leurs lieux du travail afin de « participer » à la manifestation pro-régime.

Les réactions des gens du pouvoir et l’opposition
Il faut dire en une phrase : tous unis contre la révolte : de Khatami et Rouhani (réformateurs) aux Laridjani et Raïssi (conservateurs), tous ont condamné l’action contre les fondements du régime comme un seul homme !
Réformateurs et principalistes main dans la main !
En face, les syndicats et les associations de mouvements sociaux ont tous soutenu ces revendications. Chacun à sa manière. Aucune organisation syndicale ou associative importante n’a pris ses distances avec le mouvement.
La diaspora iranienne, dans son ensemble, a soutenu cette révolte. Partout dans le monde : Etats-Unis, Canada, France, Allemagne, Belgique, Royaume Uni, Australie, Nouvelle Zélande, Pays-Bas, Danemark, Suède, Norvège, Italie … Mais, contrairement à 2009, les soutiens de Khatami et Moussavi, comme leurs leaders sont restés en dehors des mouvements de solidarité.

Et l’avenir ?
Comme toujours, un premier mouvement de protestation ne va pas faire tomber le régime en place, mais les bases du régime sont secouées comme jamais. Le silence du « Guide suprême » (qui n’avait pas été autant insulté dans les rues des grandes et petites villes d’Iran auparavant), son étonnement apparent et surtout sa déclaration concernant les agents américains et israéliens comme « fauteurs des troubles » (qui est devenu cible de multiples plaisanteries et sketchs sur le Net) ont bien montré qu’il est surpris et en rupture avec la réalité.

Mais les forces de sécurité ont commencé une répression féroce : 22 morts et plus de 2 000 arrestations à ce jour. Téhéran est pratiquement en état de siège avec les camions des Pasdaran et l’armée aux carrefours sensibles pendant la nuit.
Si cela continue et que le mouvement revendicatif des travailleurs ne fasse pas la jonction avec cette révolte, l’on peut attendre que « le calme » revienne, mais pour combien de temps ? Les politiques agressives et néolibérales de Rouhani n’ont fait qu’empirer les conditions de vie des salariés et les chômeurs. Peut-il répondre aux revendications telles que « Travail, Logement, Pain et Liberté » ? Rien n’est moins sûr avec ses conseillers de l’école Chicago Boys.
A ce jour le mouvement de protestation est entré dans sa 10ème journée et cela continue dans plusieurs villes sauf à Téhéran qui est resté sous contrôle, pour l’instant …
Notes :
• Réformateurs : le nom donné à la faction Khatami - Rouhani & co. Principalistes : le nom du clan en face Raiisi - Laridjani & co.
• Raïsi est le candidat malheureux face à Rouhani et Lardjani et le chef tout puissant du pouvoir judiciaire qui est indépendant du ministère de la justice et répond directement au guide suprême.
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