Quel accueil thérapeutique pour les migrants ?

Chaque demandeur d’asile, quelle que soit son histoire, témoigne d’une « résistance aux formes de barbarie contemporaines ». À l’hôpital Avicenne, la psychologue et anthropologue Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky écoute La voix de ceux qui crient, titre d’un livre qui interpelle.

Depuis 1982, l’hôpital Avicenne de Bobigny (Seine-Saint-Denis) a créé une consultation d’ethnopsychiatrie pionnière dans un pays où le passé colonial reste très prégnant. Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky y assure depuis 2010 la prise en charge psychothérapeutique des populations étrangères : « Migrants, demandeurs d’asile, réfugiés, exilés : comment nommer des hommes et ces femmes sans les réduire par des catégories ? »

Entre 2010 et 2016, la praticienne a mené des entretiens avec des « patients », hommes et femmes « victimes de guerres ethniques, sectaires ou religieuses, de racisme et de haine » qui ont vécu des violences extrêmes. Ils proviennent majoritairement d’une quinzaine de pays : Bangladesh, Guinée-Conakry, Sri Lanka, Soudan, Pakistan, République  démocratique du Congo, Népal, Afghanistan, Côte-d’Ivoire, Niger, Tchétchénie, Nigeria, Somalie, Ukraine, Mali, Éthiopie, Érythrée. Sans doute faudra-t-il y ajouter bientôt la Syrie et la Libye… Des hommes et femmes « qui, par la violence de leur histoire, sont tenus au silence ». Certains de ces entretiens sont au cœur de cet ouvrage qui en dit long sur l’état du monde, et encore plus sur l’effacement du mythe de la France terre d’asile…

Victimes civiles fuyant la guerre et les violences, combattants lors d’une lutte politique (dont certains ont eu la place de bourreau), personnes ayant vécu des persécutions familiales et religieuses dans un cercle social plus restreint. Si chacun a une histoire propre, elle est invariablement accompagnée des mêmes conséquences : la peur, l’épuisement, la difficulté considérable de trouver un lieu pour vivre. Exclus parmi les exclus, ces apatrides que «  leur solitude abyssale désolidarise du monde  »…

Comme l’hôpital répare le corps cassé, le travail de Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky est de « reconstruire le sujet psychique ».

En 2017, environ 120 000 personnes ont demandé l’asile en France. Entre 2008 et 2014, environ 40 % des exilés présentent un psychotrauma. La praticienne, si elle se préoccupe du traumatisme – c’est-à-dire de l’événement (torture, viol, etc.) – entreprend surtout sur le trauma, c’est-à-dire la blessure qui en résulte et qui marque le psychisme après le traumatisme. Et ce trauma n’est pas uniquement individuel, mais met en cause la société et la culture en rompant le lien social qui aurait dû être protecteur.

« Les mots qui vont surgir savent de nous ce que nous ignorons d’eux », écrivait René Char. Encore faut-il que ces mots, péniblement prononcés par des personnes déplacées et ayant connu des souffrances terribles, trouvent une écoute… En cinq parties, l’ouvrage explique qui sont les personnes reçues dans ce lieu aménagé pour elles. Cela permet ensuite la consultation, rencontre dont l’outil fondamental est la parole qui va mener à « se dégager progressivement du trauma » pour retrouver la voix d’êtres humains libres.

Leurs parcours de survie pourraient faire dresser les cheveux sur la tête des lecteurs. Malgré les précautions du récit de la clinicienne, ce sont des témoignages terrifiants qui seraient à faire lire à tous ceux qui pensent que migrants, réfugiés, demandeurs d’asile, exilés, sont venus ici « manger le pain des Français »…

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